Somalie : la piraterie n’a pas disparu. Le pire est à venir

LE PLUS. Le procès des sept pirates somaliens du « Tribal-Kat » s’est ouvert mardi 29 mars. Ils sont accusés d’avoir attaqué, en 2011, le bateau d’un couple de plaisanciers français, et tué l’un d’eux. Depuis, le nombre d’attaque semble avoir considérablement chuté en Somalie. Pour Bertrant Monnet, spécialiste des risques criminels, la situation ne va pas tarder à exploser, à nouveau.
Officiellement, aujourd’hui en Somalie, il n’y a plus de piraterie. Les chiffres de la Chambre de commerce internationale sont en constante diminution. En 2011, on répertoriait 160 attaques, contre 49 assauts en 2012, 7 en 2013, 3 seulement en 2014, pour arriver à zéro sur l’ensemble de l’année 2015.

Mais ces chiffres sont issus de déclarations rapportées par des armateurs à la Chambre de commerce internationale, à la force européenne Atalante, en charge de la lutte contre la piraterie dans le golfe d’Aden, dans l’Océan indien, ou à la force navale de l’OTAN.

Or, les attaques de bateaux qui n’ont ni le pavillon de l’OTAN, ni celui de la force Atalante, ne sont pas enregistrées : il s’agit d’embarcations locales, africaines, moyen-orientales, qui constituent un chiffre noir qui est sans-doute très important. Je peux en témoigner : j’ai pu filmer un cargo iranien qui venait d’être pris et ramené sur la côte par des pirates. Ce bateau n’a jamais été comptabilisé.

Ce n’est donc pas parce que les chiffres officiels disent qu’il n’y a plus d’attaques, que dans les faits, il n’y en a plus.

La loi, c’est celle des clans

Les racines de la piraterie en Somalie n’ont pas disparu, et sont les conséquences directes de la situation chaotique dans laquelle est plongé le pays, depuis le début de la guerre civile, en 1991. La Somalie n’est plus qu’un agglomérat de fiefs féodaux. Leurs chefs, proclamés depuis la guerre civile, se sont complètement affranchis de toute autorité supérieure. Au nord, on trouve les Etats du Somaliland et du Puntland. L’un a déclaré son indépendance, l’autre son autonomie, mais ils ne sont reconnus par personne. Plus au sud, il y a la région autonome du Galmudug, où il y a beaucoup de pirates.

Le gouvernement contrôle quant à lui, et avec grandes difficultés, quelques quartiers de la capitale Mogadiscio, et son armée embryonnaire lutte, avec le soutien militaire de l’Union africaine, contre les milices al-Shabab, qui ont fait allégeance à Al-Qaida.

Dans ce contexte anarchique, si les pirates veulent partir des côtes somaliennes, attaquer un bateau, le ramener et le garder pendant plusieurs années, personne ne va les en empêcher. La loi, c’est celle des clans. J’ai rencontré l’équipage d’un bateau malaisien, des otages Bangladeshis, Pakistanais et Iranien détenus depuis 3 ans et demi par des pirates somaliens. Personne n’est intervenu pour qu’ils soient libérés. Les clans font ce qu’ils veulent.

Ils peuvent attaquer jusqu’à 1.500 kilomètres de leur côtes

D’autre part, la pauvreté est très élevée dans cette région-là, il y a donc une grande tentation prédatrice. Le chef du clan recrute ceux qui vont partir en mer. Il ne s’agit pas d’une mafia de 200 membres, mais de petites équipes de 15-20 personnes maximum.

Ils embarquent sur des chalutiers piratés qui leur servent de base, à bord desquels ils peuvent vivre des semaines entières. Ils tirent derrière eux des embarcations rapides qui vont leur servir à attaquer, une fois qu’ils auront repéré leur cible.

Leur armement est rudimentaire : fusils d’assaut AK47 et lance-roquette RPG7. Ça suffit pour arrêter n’importe quel bateau. Ils sont très violents et n’hésitent pas à tirer ni à tuer, si y’a un problème pendant l’assaut.

Ils peuvent attaquer jusqu’à 1.500 kilomètres de leur côtes, après quoi ils prennent en otage les personnes à bord et les retiennent en échange d’une rançon, qu’ils réclament à l’armateur ou à l’assureur. S’il s’agit d’un bateau de plaisance, comme c’était le cas pour le Tribal-Kat, la rançon est négociée – quand elle est négociée – avec l’Etat. Son montant peut atteindre une dizaine de millions d’euros.

10% du commerce mondial

Certes, la force militaire qui est déployée dans la zone a fait chuter la piraterie. L’opération Atalante est très efficace : des commandos marines embarqués à bord de bateaux militaires et assistés par des hélicoptères patrouillent depuis plusieurs années dans le golfe d’Aden et y a créé une bulle de sécurité. Ils interviennent lorsqu’un navire est attaqué, chassent les pirates et font libérer le bateau, s’il a été pris.

Leur intervention est très dissuasive : les pirates somaliens savent qu’une force armée peut les frapper. Dans une moindre mesure, la force de l’OTAN, est également présente, avec des bateaux armés par ses pays membres, et parfois des navires chinois, colombiens ou japonais.

Cette présence militaire vise à sécuriser la zone stratégique du golfe d’Aden. En effet, 80% des marchandises qui sont transportées dans le monde sont transportées par bateau, et près de 10% du commerce mondial transite précisément dans cette zone. C’est 18.000 navires par an qui sont exposés à la menace des pirates.

Le risque est aujourd’hui maximal

Ce passage, au sud du Canal de Suez, est l’un des verrous qui relie l’Afrique du nord, le Moyen orient, l’Inde et la Chine. Le trafic va encore augmenter avec le doublement du Canal de Suez. L’exposition du business mondial à la piraterie est donc maximal.

La situation est aujourd’hui viable car il y a une force maritime navale étrangère déployée dans la zone. Mais jusqu’à quand ? L’opération Atalante coute 300 millions d’euros par an au contribuable européen. Avec la crise des migrants, les marines nationales, qui ont de moins en moins de moyens, se tournent davantage vers la Méditerranée, alors que la situation en Somalie est encore plus pourrie qu’elle ne l’était au pic de la piraterie, en 2011.

La vraie question n’est donc pas de savoir si la piraterie a disparu en Somalie, mais jusqu’à quand elle va être contenue ? La solution à ces attaques ne se trouvera pas en mer et ne peut pas être étrangère, mais bien somalienne. Cela implique que l’Etat central somalien reprenne le dessus, ou que les petits Etats autonomes se dotent réellement des moyens de lutte contre la piraterie maritime. Mais pour l’instant, dans ces deux cas, on en est encore très loin.

Propos recueillis par Julia Mourri

source:
http://leplus.nouvelobs.com/contribution/1500372-somalie-la-piraterie-n-a-pas-disparu-le-pire-est-a-venir.html